La Molécule du Vieux-Hull: Le carnaval des vagins-à-dents

Marie-Eve B., Dalie G., Jean-Pierre C., Rebecca L.


Emissary : Rebecca 
 Host: Jean-Pierre


Appel de créations/Call for sacoches

LE CARNAVAL DES VAGINS-À-DENTS
A Hull (Québec, Canada), deux jeunes intellectuelles étourdies, une philosophe d’âge mûr et un obscur universitaire ont décidé d’intégrer un projet artistico-théorique transnational intitulé Society of molecules, initié par Erin Manning et le Sense Lab de l’Université Concordia à Montréal.


Chaque « Molécule » composant cette Société (on en trouve sur les cinq continents) doit mettre sur pied un événement esthético-politique qui devra se dérouler entre le 1er et le 7 mai 2009. Cet événement sera partagé avec les autres Molécules via Internet mais aussi par le biais d’un émissaire d’une autre molécule qui viendra les visiter ce printemps et prendre le pouls du processus.
Il s’agit, à travers ce projet, d’explorer le principe d’une institution contemporaine pour l’exposer, le comprendre, le détourner et le remettre en question. L’événement esthético-politique doit ainsi mettre en marche les moyens d’arriver à poser un regard philosophique sur l’ordre du monde qui nous entoure, et en particulier sur l’organisation de l’espace, du langage et des corps qui le caractérise.
La molécule du Vieux-Hull a dans ce contexte décidé d’organiser une soirée carnaval dont le point focal sera l’exposition d’autoportraits-en-forme-de-sacoche-à-vagin-à-dents-en-strap-on-sur-hommes-(nus).
À partir de ce concept artisanal, spectaculaire et spéculaire, que nous construisons dans l’esprit du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud et en sympathie avec la notion de profanation chère au philosophe italien Giorgio Agamben, nous souhaitons accoucher d’un événement atextué – sans original et sans copie.
Le carnaval des vagins-à-dents, évanescente et parodique soirée aux franges de la civilisation industrielle, propose un jeu de radicalisation et d’éclatement des schémas de répétition et de domestication qui fondent et actualisent la mise en scène des rapports humains dans le world-beat techno-capitaliste du sexe. Il accepte et embrasse, c’est l’esprit que nous reconnaissons au cabaret, les matériaux de création étriqués, pittoresques, vulgaires et commerciaux que cet ordre met à notre disposition.
Nous vous invitons donc, hommes et femmes, à votre guise et avec les matériaux concrets et symboliques de votre choix, à fabriquer un autoportrait-en-forme-de-sacoche-à-vagin-à-dents. Nous attendons une centaine d’œuvres de cet artisanat du rire.


Votre autoportrait, que vous pouvez nous faire parvenir à l’adresse indiquée plus bas avant le 1er mai 2009 ou que vous pouvez livrer vous-même en visitant le cabaret des vagins-à-dents (la date exacte sera confirmé dans les semaines qui viennent), sera exposé pour l’occasion en strap-on sur hommes (nus_).


La sacoche : Nom féminin
Définition : Sac à main (de femme).
Exemple d’emploi : « Bien des femmes qui en ont le temps et le goût, s’occupent elles-mêmes de la confection de ces jolis objets [...] On sait qu’il se vend des fermoirs en métal auxquels il est absolument simple d’ajuster le fond de la sacoche, que l’on a travaillé à son gré. » (L’album universel, vol. 22, no. 1102, p.159, 3 juin 1905, site Internet de la Bibliothèque nationale du Québec.)
Prolégomènes sur le sexe de la femme
Le mystère du sexe féminin dans toutes ses dimensions, et par son pouvoir « à mettre bas » en particulier, lui a valu, depuis les temps immémoriaux, un statut de sauvagerie, de surnaturalité et aussi de malice. Cette image du vagin, de la fente, du trou, de la voie a servi de repoussoir dans la construction culturelle d’une définition de l’autre sexe, du grand sexe, du sexe extraverti, du sexe “propre comme un doigt”, du sexe… hégélien.
Le clitoris est d’ailleurs souvent représenté, dans les manuels pédagogiques d’anatomie, comme une petite bille plutôt qu’un appareil érectile complexe long de quelques centimètres à l’interne. Sa morphologie phallique est largement oblitérée ou, pire, le gland clitoridien est littéralement excisé. En 1946, Marie Bonaparte dans ses « Notes sur l’excision » écrivait : « Les hommes se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c’est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé ». Qu’on se le dise : ce n’est pas que les femmes veulent un pénis. C’est qu’elles en ont un.
Au plan linguistique, le clitoris, organe « stérile », est d’emblée exclu de l’appellation par excellence du sexe féminin – le mot vagin –, ce qui n’est toutefois pas le cas du vocable anglais cunt, dont il faut de souligner, avec Inga Muscio, la puissance phonétique ainsi que son inclusion du fameux « bijou anatomique ». Par ailleurs, dans maintes langues vernaculaires à travers le monde (Inde, Chine, Egypte, Irlande, etc.), ce mot était jadis associé à des titres accordés aux « femmes respectées », prêtresses ou encore sorcières; aujourd’hui, il est non seulement péjoré, il s’agit d’une des insultes les plus dures de la langue anglaise…
Si les femmes se sont réapproprié le terme pour en transvaluer la signification (cunt power), il leur reste encore à habiter génitalement l’espace public, et il reste encore aux hommes à céder à ce désir bien enfoui – comme le clitoris ? – de posséder son propre vagin. Recherché : espace pubique de dissolution grotesque des fantasmatiques.
Le Vagin-à-dents
L’image du vagin-à-dents est récurrente dans les légendes des diverses cultures. Le mythe du vagina dentata des Murias, peuple indigène de l’Inde, est particulièrement révélateur : les vagins, autrefois munis de dents, s’échappaient pendant la nuit pour dévorer les récoltes dans les champs. Leur méfait découvert, les vagins furent condamnés à la pendaison. Or, les hommes, désemparés, tentèrent de trouver une solution à cette condamnation, afin d’éviter le châtiment aux propriétaires de ces vagins malfaisants, et la punition qu’ils s’imposaient ainsi eux-mêmes de manière indirecte. C’est de cette façon que les pénis prirent la forme d’un couteau et purent alors couper les dents des vagins… (Pascal Dibie, Ethnologie de la chambre à coucher, pp. 234-235.)
Le vagin-à-dents est la porte d’entrée d’une interrogation sur la dimension mythologique et psychanalytique des rapports de genre. Les dents d’un vagin sont associées à la peur de la castration, castration de l’homme par la femme, castration de la femme par elle-même, castration scénique des modes de reproduction sociale. Nous en rions un peu jaune parfois mais le plus souvent à gorge déployée… Mère menaçante, fille cruelle, mauvaise femme, Germaine, père effacé, fils-à-maman, homme soumis, tapette, pussy-whipped.
Jouer en groupe avec des vagins-à-dents promets encore, au-delà d’une nécessaire moquerie de la castration, de brutaliser le rapport entre la société et le corps individuel et de brouiller les frontières des rôles qui nous sont traditionnellement attribués : maîtresse, épouse, mère, mec, papa, viril.
Ces répétitions rituelles (vagin, vagin, vagin, madame, madame, madame, pénis, pénis, pénis, monsieur, monsieur, monsieur) restent étroitement liés à la fois à la disponibilité et à l’exclusivité des organes génitaux, système qu’il s’agit de pervertir.
Au carnaval des vagins-à-dents, la peur du sexe féminin passe du côté du grotesque lorsqu’une personne la revendique sous la forme de sa propre création – une sacoche, et qu’elle se porte en strap-on, comme cet organe dangereux dont on n’a aucune raison de se priver. La valse des sacoches-en-forme-de-vagins-à-dents rend le sexe féminin indisponible et non-exclusif, offrant alors un moment de répit à la porteuse naturelle de l’organe moqué (pénibilité de la pénétration sociale, industrielle, morale, sexuelle).
Il en fait, du même coup, quelque chose de disponible et d’exclusif : les vagins, créations uniques, autoportraits d’une intimité révoltante et dangereuse, circulent, changent de main, sautent de l’homme à la femme, d’un homme à l’autre, d’une femme à l’autre, fréquentent un photomaton, sont vendues aux enchères, brûlées, saoulées à la vodka, créatures vivantes, perverses, amphibies, publiques, gratuites. Le fardeau et l’orgueil sont alors communs.


Le Carnaval
Le carnaval nous est apparu comme la forme de manifestation politique la plus apte à réaliser le moment de trêve de la Loi durant lequel les rôles traditionnels sont suspendus, inversés ou dés-identifiés (cela reste à voir) l’espace d’une soirée pour faire place à une imitation grotesque et kunique de la hiérarchie sociale existant par ailleurs. Le serviteur devient non seulement maître mais l’essence du maître, cruel, exigeant, intransigeant et aux demandes excessives. La vertu devient luxure, le méchant incarne la bonté, le secret s’exhibe.
Dans l’esprit de la cruauté, cette scène où les autoportraits-en-forme-de-sacoche-à-vagin-à-dents-en-strap-on-sur-hommes-(nus) sont révélés ne trouve sa didactique que dans son événementialité. Il s’agit d’un théâtre sans possible répétition où une complexité affective collective est provoquée dans un instant circonscrit. Sans auteur ni texte – les auteurs et les textes sont castrants comme un vagin-à-dents, l’événement est porteur de sa propre dramaturgie.
Rendre le propre au commun – l’idée de l’autoportrait
La parodie peut être comprise comme la forme même du mystère : « confondre et rendre pour longtemps indiscernable le seuil qui sépare le sacré et le profane, l’amour de la sexualité, le sublime de l’infime » (Agamben, Profanations, p. 48).
Il s’agit alors peut-être, dans cette « soirée artisanale », d’une parodie, c’est-à-dire d’une entreprise de refaire, pour s’en moquer et en reprenant son cadre même, la mise en scène contemporaine des rapports de sexe. Parodier, c’est ajouter des contenus incongrus et grossiers tout en conservant des éléments formels (ibid., p. 42).
Par cette moquerie, il y va d’un désir de traverser la ligne entre le sacré et le profane, cette ligne qui sépare un sexe féminin individuel, caché, unique, célébré par l’art et la poésie amoureuse et qui en fait une vulgaire sacoche (car la sacoche a bien quelque chose de vulgaire, qui est une vulgarité autre que celle du sac à main – qui est elle aussi vulgaire, mais d’une autre façon), présentée aux yeux de tous, mise en lumière dans l’espace public, que l’on peut toucher, que l’on peut utiliser, que l’on peut parader, dans laquelle on peut ranger des objets (argent, clés, rouges à lèvre, tampons, condoms, brosses à cheveux, chéquier, vibrateurs), toutes ces choses que l’on peut introduire dans un vagin. On peut partager cette sacoche, on peut la faire porter à un homme, même à un homme nu. Ce qui est sacré – un sexe féminin en particulier – est profané, rendu à l’usage commun, sans nom. Mieux : un homme produit son autoportrait-en-forme-de-vagin-à-dents. On refuse au sexe féminin son identification à l’étrange, au séparé, au pétrifié, au lointain, au mystère, on l’ignore : dans une sorte de rite de restitution au profane, l’objet de notre parodie est rapproché, rendu propre à être touché.
« Privée de nom, heureuse, la créature frappe à la porte du pays des magiciens. Ils ne s’expriment que par gestes » (ibid., p. 66).
Les sexes féminins sont exhibés, comme ils sont effectivement exhibés, mais d’une manière que l’on n’arrive pas à trouver grotesque, dans l’espace social. Il y a pourtant quelque chose de grotesque dans toute cette vaginitude : con, plotte, fente, trou, voire, et cela ne cesse d’étonner, tarte au poil, mais aussi « cette touffe de noir Jésus », ce « vitrail de plumes », squaw, ou origines du monde, et tout ce qui parle du vagin, qui force cette publicité du vagin, mais qui – objet et organe qui demeure sale – le cache : séduction, salaire, contrat de mariage.
Une femme dit à un homme, un homme dit à un homme : tiens, porte mon vagin en bandoulière. Cela se porte, un vagin, comme un sac à main, comme une sacoche. Faisons du vagin, le mien tel que je l’ai fabriqué avec des retailles grappillées aux confins de l’univers industriel de la mode, un point de renversement (de l’intériorité à l’extériorité), de déversement (de la femme à l’homme), d’accaparement (prends ceci sur toi), d’appropriation (moi aussi, j’en ai un).
« Si l’ontologie est la relation, plus ou moins heureuse, entre le langage et le monde, la parodie, définie comme paraontologie, exprime l’impossibilité de la langue de rejoindre la chose, et celle de la chose à trouver son nom propre » (ibid., p. 56). Dans la forme autoportrait-en-forme-de-sacoche-à-vagin-à-dents, la féminité (cet éternel) n’a plus de nom propre. D’une certaine manière, cet événement consistera à « inventer une langue secrète, à arracher le nom à la puissance de ce qui nomme. Ce geste c’est aussi ce qu’on nomme magie » (ibid., p. 67).
Si cet événement, ce geste politico-esthétique, est possiblement parodique, c’est qu’il présuppose le caractère intangible de son objet; c’est que, comme le suggère Agamben, nous cherchons à transformer sa signification en un champ de tensions qui ne sont pas destinées à être apaisées. Une érotique se joue ici, entre le grotesque, l’obscène, et le sacré.
« La pornographie, qui maintient son propre fantasme dans son intangibilité par le geste même avec lequel elle le rapproche en le rendant insupportable à regarder, est la forme eschatologique de la parodie » (ibid., p. 53).

Le carnaval des vagins-à-dents sera en somme une occasion de mettre en scène un questionnement sur la reproduction industrielle des rôles sociaux, des corps et des désirs en ruinant, par l’activation d’un temps carnavalesque, les schémas de répétition et de domestication qui organisent nos espaces relationnels. Ces schémas nous ennuient, nous épuisent, nous contraignent, et nous aident en plus – c’est ce qu’il y a là au fond de plus risible – à traverser les déserts quotidiens.

Le carnaval des vagins-à-dents
a/s Observatoire des nouvelles pratiques symboliques (ONOUPS)
École d’études politiques
Université d’Ottawa
75, Laurier est
Ottawa (ON)
K1N 6N5